- Ayiti kanpe - Haïti debout

Ayiti kanpe - Haïti debout

D’Haïti, ce petit puzzle, trace d’un séjour trop bref à Port-au-Prince cinq mois après le tremblement de terre du 12 janvier 2010. La coupe du monde de foot-ball envahissait les rues. Et à la mise en ligne de cet article, élections sur fond de choléra... [1]
On peut en même temps écouter ce texte ici. (Merci à Joël Leleux pour la musique originale !)

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Sur sa banquise de nuages, le ciel hésite entre l’ombre
et l’aveuglement du jour qui veut régner encore.
En bas, les collines se voilent.
Cinq mois à cette heure-ci
Le terrible séisme écrasait Port-au-Prince où bientôt j’atterris.

Première grande artère bordée de part et d’autre de camps de toiles,
petites maisons improvisées, tôles, bâches, cartons, planches...
Dans l’étroit couloir entre les tentes
j’aperçois presque nu un homme jeune savonné dans le soleil couchant.










Centre ville
bombardé
Des immeubles rasés quelques-uns rescapés
Restent les inhabitables marqués « à démolir »
avec un code inscrit à la bombe de peinture.
Sous les arcades béantes
des étals de marchands, des passants affairés.
Si la terre éternue combien s’en sortiraient ?

Prime aube.
De ma terrasse sous une vigne
la rue et quelques piétons.
Un seau empli d’eau passe au niveau du mur,
je devine la tête qui le porte mais ne la vois pas.
Une moto drapeau du Brésil.
Premiers cantiques au loin.

Plus tard, en ville
sur les même pas deux mètres
du terre plein central d’un boulevard de béton
Le peuple a construit là de quoi tenir debout
circulation à ras
claironnante rageuse grouillante poussiéreuse.

Le soir, visite, amie.
Le 12 janvier aspire la conversation.
Elle évoque les jours d’angoisse au loin. Puis :
« Nous avons eu des morts chez nous ».
Un long silence s’ensuit.
Son regard fixe, humide, des visages dans la nuit que personne ne peut voir.

Maintenant les déblaiements se font à la pelleteuse sans trier les décombres.
Les tombereaux les déchargent sur de vastes terrains
où ils seront damés pour les camps d’urgence.
Ainsi s’endort le peuple
sur les gravats et les ossements des morts.

Citoyenne, elle se dresse,
sait que ses mots voyagent quand elle parle assurée :
« Ce pays n’est pas perdu, c’est le nôtre,
on ne peut pas le laisser finir. »
« Nous sommes la perle des Antilles
qui respire les mauvaises odeurs »

Ils sont cinquante peut-être
farandole miniature à donner de la voix sans douter de l’avenir
ils ont 3 ans, 6 ans, dans leurs plus beaux habits
criant à l’unisson « Voilà le train qui passe »...
Les parents suivent
et quelques grands éberlués
osant à peine monter en marche.





A côté, sur le toit d’un immeuble aplati
un homme s’attaque aux dalles de béton,
à la masse.
Seul
Sous la brûlure du ciel.
Il ne fait pas semblant.

« Radyo tèt ansanm » [2] se moque des coupures de courant
transforme les béquilles en pales d’hélicoptère.
Sa voix résonne jusqu’au champ de mars.
« ’Goudou-goudou’ [3] est venu sans prévenir.
Le pays a été écrasé c’est vrai.
Ça ne veut pas dire qu’il ne peut pas se réparer. »

Une onde tropicale la nuit nettoie les rues.

Sous le préau au fond de la cour, l’enfant dort sur le ventre,
jambes grises, pieds blanchis,
une joue sur le bras droit,
Au bout de son bras gauche sur le côté du banc,
sa main solidement arrimée à une paire de sandales posées sur le béton.



Portail Léogâne,
en langue Tap-tap, le doigt levé c’est Fontamara,
montrant le sol, c’est Martissant
et pouce derrière c’est Carrefour.

Petit marché.
Ces boites d’allumettes au frottoir gratté ne sont pas à vendre.
Elles sont pour les Pierrots qui n’ont plus de feu.

Soudain le temps se rembobine
Revient au 12 janvier
nom de famille aux prénoms innombrables.

Labyrinthe de la peur sous les inondations
le 12 encore
et son nuage de poussière ocre
et ses « Jésus ! Jésus ! » criés par tout le peuple.

Ici, quartier miraculé
les eaux serpentent dans les venelles enchevêtrées
Le Brésil tape du pied sur tous les écrans disponibles
un commentateur mitraille la liturgie du ballon.
A l’ombre, la capitale transpire.

Par terre, sous la table
des casseroles de toutes tailles et des bidons plastique.
Pendue au dessus du lit,
une tente « Quechua » dans son emballage rond.
A-t-elle déjà servi ?

A l’aube un bulldozer encorne les gravats.
Des camions énervés se relaient sous l’engin
ils emportent leur dû.
Et les rues lentement redeviendront des rues.

A côté l’homme
frappe toujours de sa masse le béton.
Il est à lui tout seul le peuple au cœur qui bat,
lent, fort, et qui tient bon.

Canaan, ville de toile,
nouvelle terre promise aux quatre églises de bâches
aux vendeurs de lopins sans titres ni papiers
à des tentes alignées par centaines
sans un sou d’ombre, loin de tout et de rien.

Et près d’ici, chaque soir, les cantiques obstinés
se répandent en échos :
“Béni soit l’Éternel !”

Une petite porteuse d’eau, dont le seau fuit
vient s’asseoir parmi les enfants.
Les livres l’hypnotisent.
Plusieurs autour la presse :
« Dépêche toi Espérance ! Tu vas perdre toute ton eau !
Elle : « Attends ! Attends ! ».
Elle file porter son seau puis revient aussi vite pour écouter Toussaint,
l’homme aux histoires d’ailleurs.
Tous ces messages du monde entier
qu’il est en train de leur montrer
Elle n’en gaspillerait pas une miette.
Au point que Toussaint la retrouve à la fin.
Comme c’est son tour de raconter, elle dit :
« Après le 12,
mes parents m’avaient envoyée chez ma tante Généreuse dans les mornes.
Quand on a annoncé la reprise des écoles,
ils m’ont fait revenir à la capitale.
Depuis, j’ai été renvoyée
parce que je n’apportais pas les gourdes pour payer. »

Elle s’arrête, incline la tête, hausse une épaule, puis sourit :
« Je ne peux pas aller à l’école,
mais je peux venir voir des livres »
Malicieuse elle ajoute :
– A l’école ils ont des leçons.
Ici, on a des amis. Dans plein de pays.
C’est toi qui nous l’as dit.

Toussaint demande : 
– Comment tu t’appelles ?
– Espérance.
– Espérance comment ?
– République Espérance.


© Jean-Michel Defromont - Haïti juillet 2010, France 25 novembre 2010
Photos : en logo de l’article : Efpaix, J.M.D. pour les autres.

On peut voir un dossier d’A.T.D. Quart Monde sur Haïti ici.

[1] En créole haïtien, kanpe (prononcez ’campé’) signifie debout.

[2] radio ensemble

[3] C’est ainsi que les Haïtiens nomment le tremblement de terre