- "Non, tu n’as rien vu à Hiroshima"

"Non, tu n’as rien vu à Hiroshima"

« Non tu n’as rien vu à Hiroshima » faisait dire Marguerite Duras à sa « petite tondue de Nevers » dans le film d’Alain Resnais, « Hiroshima mon amour ». Comment ne pas penser à ce qui se passe en ce moment même à Fukushima, où l’invisible répand la mort à retardement, où des milliers de liquidateurs, comme en 1986 ceux de Tchernobyl, se sacrifieront pour tenter de sauver ce qui peut l’être ?…

Nevers. C’est là qu’une partie du film a été tournée. Elle appelle son amant « Hiroshima », et lui l’appelle « Nevers », elle qui fut tondue sur la place publique pour avoir eu comme premier amant un « Allemand ». Ils errent dans les rues et se racontent leur cataclysme intérieur. Et la désolation de la ville alterne avec l’entrelacement des corps. Etreinte de l’amour, étreinte du malheur.

Nevers. C’est là aussi qu’est exposé le corps d’une morte, généralement associée à une autre ville : Lourdes.
Etrange croisement entre « l’eau lourde » (l’oxyde de deutérium) entrant dans la composition des premières bombes atomiques qui détruisirent Hiroshima et Nagasaki, et l’eau de Lourdes à laquelle des centaines de milliers de malades et blessés de la vie attribuent des pouvoirs de renaissance.

Alors que la mer, à proximité de la centrale, affiche un taux de radioactivité qui s’en va empoisonner le monde, une autre mère avec ‘e’ rend courage et santé à des foules spoliées par le mal être et l’humiliation.
Alors qu’un sarcophage de béton fissuré laisse passer les radiations mortelles, dans un autre sarcophage, de verre celui-là, dans son habit noir de religieuse, Bernadette, dans son apparence intacte, ne raconte plus à personne son aventure avec celle qu’elle appelait « la Dame ». Nevers se tait.

Dans l’extraordinaire livre « La Supplication » de Svetlana Alexievitch, je tombe sur ce dialogue, saisi sur le vif dans l’hôpital où étaient “soignés” les premiers liquidateurs de Tchernobyl : _ - Vous ne devez pas oublier que ce n’est plus votre mari, l’homme aimé, qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n’êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main !
Et moi, comme une folle :
– Je l’aime ! Je l’aime !

Et plus loin : _ – « Tu es jeune. A quoi penses-tu ? Ce n’est plus un homme, mais un réacteur. Vous allez vous consumer ensemble. » Je courais derrière elle comme un petit chien.

Je ne sais pas à quel saint me vouer. J’écris sur un ordinateur alimenté à quatre-vingt pour cent par les centrales nucléaires. Il fait nuit. Seul le ventilateur de cette petite machine respire dans le cliquetis des touches. Et pendant ce temps, en Libye, en Côte d’Ivoire, en Syrie et ailleurs, des villes s’embrasent, loin de Lourdes, de Nevers, de Tchernobyl et d’Hiroshima.


© Jean-Michel Defromont - 25 avril 2011