- St Luc, Balmary et le vendeur de Macadam

St Luc, Balmary
et le vendeur de Macadam

Ce jour d’octobre 2000, je venais de quitter Geneviève De Gaulle, après une séance sur son livre « Le Secret de l’Espérance ». J’essayais laborieusement de me concentrer sur « La Divine Origine », un livre incroyablement dense de Marie Balmary, son explication du fameux passage dans le neuvième chapitre de Luc, verset 23 : « Si quelqu’un veut venir derrière moi, qu’il se nie lui-même, porte sa croix chaque jour et me suive ! »
Marie Balmary défend la traduction littérale qui donne un sens presque contraire à celle transmise depuis des siècles dans nos catéchismes et nos églises : “ Si quelqu’un veut venir derrière Je, qu’il dise non à lui-même et qu’il emporte sa croix et qu’il accompagne Je. ” Selon elle, il s’agit donc de se refuser de se mettre derrière, mais de décider de prendre sa croix en marchant avec, au côté de...
J’étais plongé dans le brouillard de ma réflexion quand, au même moment, un homme monte dans le train, et derrière moi commence à dire qu’il vend Macadam. Sans me retourner, j’écoute son discours ponctué de "messieurs dames" tous les trois mots. Bientôt il arrive à ma hauteur. Je n’ai pas préparé d’argent. Sans détourner son regard, il va jusqu’au bout du wagon. Quand il revient, alors que je cherche à lui sourire, visage dur, il me lance :
– Pas la peine de me regarder comme ça, foutez-moi la paix. Vous êtes dans votre livre, foutez-moi la paix. J’en veux pas de votre sourire.
Désarçonné par sa réaction, je reprends ma lecture pour le moins distraitement quand j’entends qu’il poursuit :
– Vous allez pas me dire que vous n’avez pas un franc... Alors vous vous foutez pas de ma gueule.
Décontenancé, je dis :
– Vous êtes libre, moi aussi.
– C’est ça, alors foutez-moi la paix. J’aime pas qu’on se foute de ma gueule.
J’ajoute doucement :
– Je vous respecte.
– Encore heureux, que vous me respectez.

Les grincements de la rame couvrent un drôle de silence. J’écris dans mon carnet, devant lui : “ Celui qui veut marcher derrière moi, qu’il refuse, qu’il prenne sa croix et fasse route avec moi ”. On arrive à la gare suivante, il va changer de wagon. Je ne suis pas fier de la leçon : on n’achète pas la sympathie avec un sourire qui ne coûte rien. Je refuse pourtant de la monnayer. Quand la relation est impossible, faut-il quand même l’entreprendre ? Je ne sais pas. Je relis mon carnet et la phrase notée devant lui dans le silence. Je voulais marcher derrière lui sans porter aucune croix. C’est lui qui a refusé.


© Jean-Michel Defromont - 7 mars 2008