- Quand Césaire, Bernanos et Wresinski se rencontrent...

Quand Césaire, Bernanos et Wresinski se rencontrent...

Il y a ceux qui savent « de quoi » ils parlent, ou se prétendent tels.
Et il y a ceux qui savent « de qui » ils parlent.
Cet Aimé-là savait.
"Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme." (Césaire. Discours sur le Colonialisme. 1955)
En écho, 32 ans plus tard – mais les années signifient quoi au regard de l’éternité ? – la voix d’un autre homme qui savait lui aussi de quel peuple il parlait : « Millions et millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui sont morts de faim et de misère et dont nous sommes les héritiers. »
Héritiers, nous le sommes, oui, fils bien aimés adoptifs d’un baptême sans rite où les mots cherchent pierres où imprimer leurs traces, ou les cœurs arrimés aux ports de la mémoire signent des griffes du temps sur les corps rescapés.
Nos parents sont des peuples innombrables, piétinés, pieds niés encore marchant, pied de nez aux imbéciles qui confondent l’arrogance et l’âpre sagesse de l’oeuvre labourée dans le silence et la peine. Et Bernanos s’assoit à la même table que Césaire et Wresinski. 1936, à l’ombre des « Grands cimetières sous la lune », il lance sa colère :
« Comment lui ferez-vous entendre [à l’imbécile] qu’il y a un peuple des Pauvres, et que la tradition de ce peuple-là est la plus ancienne de toutes les traditions du monde ? Un peuple de pauvres, non moins sans doute irréductible que le peuple juif ? On peut traiter avec ce peuple, on ne le fondra pas dans la masse. »
On ne les fondra pas dans la masse, ces trois-là qui n’avaient pu se parler de leur vivant.
Leur vivant est en nous qui se parle, jour après nuit, nuits après jours.
Leur vivant nous éveille et nous vaccine de l’endormissement des consciences.
Etranges embrassades avant de reprendre la marche, la longue marche vers l’aube.


© texte et photo Jean-Michel Defromont - 19 avril 2008