- Déclic.

Déclic.

Le photographe Efpaix traîne ses appareils partout. Sur le vif. Toujours partant pour une mission que lui confie, souvent dans l’urgence impérieuse, le Mouvement A.t.d. Quart Monde dont il est, lui aussi, volontaire. Ici, il nous emmène dans son malaise : devant tant de misère, à quoi bon des photos ? Jusqu’à ce mystérieux instant de lumière où le témoin retrouve son droit et son devoir de témoigner.


D’abord c’est l’hôtesse qui l’a dit : « Nous sommes sur le point d’atterrir, la température au sol est de 30 degrés. Nous vous rappelons qu’il est interdit de photographier l’aéroport et les bâtiments publics. »
Bon. Je me suis dit : c’est une mesure administrative, je la respecterai. Je ne suis pas un touriste, je viens en mission ici pour A.t.d. Quart Monde. Pas la peine de faire d’histoire.
Ensuite, Marie-Ange, la responsable de l’équipe depuis 10 ans dans le pays, m’a dit : « Attention avec les photos. Récemment un ami a pris des photos en ville. Il s’est retrouvé au poste. Dans le quartier où nous sommes, ce n’est pas la police qui va t’empêcher d’en faire. Soit les gens que tu photographies vont être gênés, soit ils vont te réclamer les photos et tu vas rentrer dans un cycle impossible. »
Bon. J’ai pensé, tout ça, j’en fais mon affaire. Rencontrer des gens que je ne connais pas, j’ai l’habitude. Je prendrai le temps de connaître, de rencontrer... et je ferai des photos.

Je décide alors de garder sur moi le petit appareil et de laisser au placard le Nikon professionnel, qui pourrait être provocant, insultant presque pour des gens qui ne mangent pas à leur faim, et qui me verraient arriver avec ce bijou.

J’imaginais deux risques : gêner considérablement avec un outil équivalent à des milliers de repas, ou me le faire voler.
Mais surtout, un malaise me tordait les tripes. Je n’étais pas venu dans ce pays d’Afrique d’abord en photographe. J’y étais venu en tant que volontaire pour former une équipe à trois, alors qu’un collègue venait d’être rapatrié, gravement malade. Donc, devant la misère qui s’étale, devant ma voisine au marché qui achète un quart d’oignon, alors que j’achète deux oignons à la fois, je ne suis plus le photographe, je suis le volontaire de base qui essaie d’être en phase avec cette population du pays. Du coup, je doute de ce qui en moi est le photographe, de l’utilité même de faire des photos. Je ne vois que l’importance d’une vie simple, d’être pauvre avec les pauvres. Et je ne me sens plus d’avoir une richesse, quelle qu’elle soit, y compris un appareil photo. Je me dis : à quoi ça sert d’être un photographe ? Est-ce que ce n’est pas plus important d’être sans richesses, démuni, comme était Joseph Wresinski à Noisy ? Comme sont tant de volontaires aux quatre coins du monde ?
Pris par le doute, je me demande si je suis capable de vivre cette pauvreté, ce dénuement ? Et si je n’en suis pas capable, est-ce que je suis un « bon volontaire » ?

Cette semaine là, l’appareil reste au fond de ma poche comme un poids mort. Je me demande même si je vais encore m’en servir un jour. J’essaie dans mon dialogue avec les parents, avec les enfants, de vivre pleinement la richesse des rencontres sans l’intermédiaire d’un quelconque appareil qui parasiterait nos relations.

Un matin, assez tôt, je marchais avec Elie dans le centre-ville. Je m’arrête net et lui retiens le bras :
– Regarde ce tableau !
Elie ne voit rien.
– Quoi ? La publicité là ?
Une vieille femme attaquait à la hache une énorme souche. En arrière plan, un immense panneau publicitaire d’une société de téléphonie mobile, et une jeune femme africaine parée de bijoux, avec à la main un portable et cette légende : « Au cœur de nos racines ».
Je voyais déjà la photo tirée, encadrée, mais le cadre n’était et ne serait jamais que dans ma tête. J’avais l’appareil, mais la question ne se posait pas. Je m’étais engagé à ne pas faire de photos en ville et ne voulais pas créer d’ennuis à l’équipe. En plus, impossible de faire une telle photo à la volée. Il aurait fallu discuter avec cette dame, vérifier qu’il n’y avait aucune ronde de police en vue. J’aurais pu faire « la » photo, la belle image à agrandir, à encadrer, à exposer. J’étais frustré, vraiment frustré de passer mon chemin. Plusieurs fois je suis repassé à cet endroit. D’abord, il n’y avait plus la vieille dame, ni la souche. Bientôt la publicité aussi avait disparu. Aucune trace.

Cette fois-là, ce n’était pas la honte de posséder mon appareil qui m’avait bloqué. Mon malaise s’était dissipé quelques jours plus tôt, à Korako.
Je revois Flore, une jeune femme du quartier, élancée, svelte, timide. Elle tape dans ses mains, se met à chanter, ouvre les bras pour faire venir les enfants. En un instant, garçons et filles arrivent des cases alentour, se mettent d’emblée à son rythme. Sous le charme, pris par cette beauté, ce dynamisme, cet ensemble, instantanément, je reprends l’appareil. Immortaliser cette harmonie, la transmettre, je dois le faire. Tout est beau, Flore, les enfants, le cadre. Je ne vois plus la misère, je vois la beauté, la réussite...

Voilà, c’est le déclic qui m’a refait... Comment dire ça ? reprendre conscience que je peux, que je dois faire des photos. Flore qui danse parmi ce groupe, son dynamisme, cet enthousiasme des enfants... je dois enregistrer ce qui se passe là.
Flore n’est pas une star, ce n’est pas miss Korako, elle ne sait pas encore ce qu’elle fera de sa vie. Mais dans sa beauté, dans sa vitalité rayonnante, elle n’a plus sa petite voix, elle se libère, éclate d’une joie communicative. Avouez, ce serait bête qu’il n’y ait que moi qui voie ça.

Je n’avais sur moi que l’appareil compact. Je sais maintenant que l’appareil professionnel n’aurait pas été une insulte, une provocation, un phare qui éblouit, mais un phare qui éclaire.

Efpaix


© Recueil de l’entretien
Jean-Michel Defromont
4 décembre 2008


© crédits photos : Efpaix