- « Même si vous ne l’acceptez pas,c’est là qu’on habite. »

« Même si vous ne l’acceptez pas,c’est là qu’on habite. »

Elle a la colère tranquille d’une jeunesse aussi éprise de justice que lucide sur la réalité. Pour Mbola, l’engagement tient de l’évidence. Jeune volontaire d’ATD Quart Monde originaire d’un pays "du sud", elle raconte ici comment elle a accompagné des pères de famille et des enfants survivant sur une des décharges d’une capitale qu’elle connaît bien, afin qu’ils puissent participer à une conférence officielle sur “Les petits ramasseurs d’ordures.”


Dans l’enceinte feutrée d’un grand hôtel, ils sont les seuls à venir de là. C’est pourtant d’eux qu’on va parler. C’est pourquoi Mbola tenait tant à ce qu’ils soient physiquement présents. Mais l’évidence est loin d’être simple, elle est même si souvent refusée... Un simple voyage de quelques minutes en bus tient parfois de l’expédition vers une planète ignorée.


« J’étais partie les chercher très tôt. Après la nuit qu’ils avaient passé à attendre les camions déversant les ordures pour être les premiers à les trier, j’avais peur qu’ils se soient rendormis et que personne ne puisse venir.
Quand je suis arrivée sur la décharge, des femmes qui cuisaient le riz de leurs enfants m’ont dit que les pères venaient justement de se coucher. Je me suis approchée de leurs abris de cartons et de sachets plastique pour les appeler. Aussitôt, je les ai entendus répondre : « On se lave et on y va. » Ils sont sortis tout habillés de leur abri pour descendre vers le canal en contrebas.

Les enfants, impatients de voir là-bas la fresque que nous avions préparée ensemble, étaient déjà prêts, lavés, coiffés, propres. Puis les hommes sont remontés, leurs bottes à la main, leurs habits sous le bras, vêtus seulement d’un short. Voilà qu’ils courent partout emprunter des vêtements à peu près présentables. L’un trouve, l’autre non.

Avec M.Rabe, M. Olivier et les quatre jeunes adolescents, nous sommes sept à arriver un peu en retard. Les gens n’en reviennent pas de voir ces deux hommes ressemblant à des vendeurs de charbon à cause de leurs vêtements et leurs yeux rouges, portant chacun un sac de bouteilles vides à vendre qui se met à tinter bruyamment chaque fois qu’ils les déposent.

Après l’introduction de la conférence, chacun des quarante participants est invité à se présenter. Tantôt les personnes parlent dans la langue du pays, tantôt en français ; je traduis comme je peux. Ils commencent en disant que la pire forme de travail des enfants est le travail sur la décharge. Comme nous avons préparé ensemble, les jeunes sont prêts à intervenir, je les encourage à le faire, toujours étonnée qu’ils aient des mots d’adultes, comme si on les leur avait soufflés : « Nous sommes conscients de notre responsabilité. Dans nos familles on n’a pas assez pour vivre. C’est pour ça que nous cherchons des choses sur la décharge. »

Un autre ajoute, très conscient de son rôle : « On fait ce qu’on peut, c’est tout. Mais ce n’est pas pour ça que nos droits ne sont pas respectés, c’est parce qu’on est rejeté par ceux du voisinage. C’est vrai qu’on est sales puisqu’on travaille sur les ordures, on sent pas très bon, mais c’est pas ça qui doit nous faire perdre nos droits. »

Alors M. Olivier prend la parole : « Nous, les parents, on ne sait pas écrire, on ne sait pas lire. Dans ce travail qu’on a trouvé, on n’a pas besoin de savoir lire. Mais ça ne veut pas dire que c’est facile ce qu’on vit, avec les feux, les bouteilles cassées, la nourriture avariée. »

Un jeune universitaire, visiblement choqué, intervient à sont tour : « Je ne peux pas accepter dans ma tête qu’il y ait des gens qui vivent sur une décharge. Ce sont des chiens qui habitent là ! » Nos visages s’assombrissent. Les têtes se baissent. Puis, presque à voix basse, M. Rabe réagit : « Même si vous n’acceptez pas, c’est quand même là qu’on habite. »

Et M. Olivier conclut : « La seule chose qui pourrait nous enlever de la décharge, ce serait que nos enfants puissent aller à l’école. Sinon, de génération en génération, les nôtres seront toujours là. »

Quelqu’un fait remarquer que l’école est gratuite. M. Olivier répond :

« Même si elle est gratuite, comme nous n’avons pas le droit d’habiter là, nous ne sommes pas enregistrés à la commune, nos enfants n’ont pas d’actes de naissance, ils ne peuvent donc pas être inscrits à l’école. Et même, le tablier, le cartable, comment les garder dans nos maisons en carton ? Et quand la pluie tombe, où est la sécurité ? »

Au moment de la conclusion, chaque groupe pouvait adresser un message à l’Etat. Quand leur tour est arrivé, ceux de notre groupe ont simplement dit : « Donnez des écoles pour tous les enfants. » »


Photographies : Efpaix (sauf celle de Mbola en train d’écrire, photographiée par J.-M. D.) Certains visages ont été volontairement “floutés”.
Sur la première photo, le Stade de France, près de Paris... L’Europe aussi a ses lieux où les humains sont obligés de survivre, à deux pas de ce qui fait sa fierté. Et sous cette image un autre lieu de vie...


© Jean-Michel Defromont et Léonie Rafaranirina - Le 8 janvier 2010