- Henri Bossan, l’homme droit.

Henri Bossan, l’homme droit.

Henri Bossan aurait pu finir tranquille une carrière d’ingénieur chimiste. En 1973, c’est lui qui m’a accueilli quand, jeune objecteur de conscience, je venais découvrir ce Mouvement A.T.D. Quart Monde où j’espérais faire les deux ans de mon service civil.
Henri avait déjà fait son choix de vie radical. Il sera resté volontaire jusqu’au bout. Opiniâtre, il devint un juriste redoutable, mettant toute son énergie à défendre les familles bafouées dans leurs droits et leur honneur, allant plusieurs fois jusqu’à porter leur cause devant les plus hautes juridictions.
Henri Bossan est décédé ce 14 juin 2010. Ici aussi, en Haïti, on se souvient de lui.


Le texte qui suit a été écrit en 2005, alors que nous étions mobilisés dans le Val d’Oise en France, pour défendre des familles de voyageurs que la commune où ils résidaient depuis trente ans voulait envoyer au diable. (voir "L’Epine sur les roses")
Cette fois encore, Henri avait mené le combat jusqu’à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, obtenant la condamnation de la France.


C’est Henri qui m’a fait découvrir la bibliothèque Mazarine à Paris, en bord de Seine, près de la Coupole de l’Académie française, dans la cour des « Immortels » (« inexpulsables » disons). Que des ouvrages anciens et quasi-introuvables.
Je me souviens de cet après-midi d’automne où on s’était empiffré de livres lourds sentant l’église de mon enfance. J’y avais dévoré, fasciné, les pages du « Moniteur universel », sorte de journal officiel datées de juillet et d’août 1789, en particulier le récit de la fameuse nuit du 4 août où chaque orateur montait à la tribune annoncer à quels privilèges il s’engageait à renoncer.
C’est dans ces mêmes pages qu’Henri m’a dit avoir trouvé un compte-rendu de l’envoi en mission de Dufourny de Villiers, architecte à la ville de Paris, aux lendemains de la prise de la Bastille, pour en inspecter les souterrains afin d’y découvrir d’éventuelles cachettes où des malheureux auraient croupi à l’abandon. Ce même Dufourny avait déjà rédigé un de ces « Cahiers du Quatrième Ordre », « l’ordre sacré des infortunés », ancêtre du peuple que le père Joseph Wresinski baptiserait « Quart Monde » 180 ans plus tard.

Henri, visionnaire des droits de l’homme, d’Artagnan de la Convention européenne du même nom (lui-même ajoute : « plus près de Don Quichotte que de d’Artagnan en la matière »), Henri donc, défenseur acharné des droits de ceux qui passent toujours à l’as, croisait aussi le fer dans cette « zone naturelle » du Bois de l’Epine. « Zone naturelle, d’accord ! Mais les humains passent avant les arbres ! »
Henri avait d’ailleurs trouvé l’avocat pour défendre les familles du terrain, Maître Marie-Anne Soubré M’Barki, jeune lauréate du concours international de plaidoiries organisé chaque année au Mémorial de la paix, à Caen. Elle-même avait ensuite mobilisé plusieurs de ses collègues qui avaient déjà plaidé en première instance et préparaient l’audience en cour d’appel dont personne encore ne pouvait dire la date. Assis sur la banquette du train en face de moi, Henri se roulait une cigarette, prête à brûler dès le pied à quai.
Et comme s’il avait à me convaincre, il tempêtait :
« Il ne s’agit pas d’expulsion mais de déportation vers un autre pays, aussi vaste que la terre elle-même, où on va « gravement risquer sa vie, ou sa santé, ou sa liberté, ou sa vie de famille », et ce pays, c’est la misère !
Il y a donc violation de la convention européenne, article trois ! Nul ne peut être soumis [...] à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. Quel pays, en effet, peut envoyer des gens nulle part, sans se préoccuper des moyens qu’on leur retire de fait pour préserver leur famille ? »

Henri n’était pas prêt de désarmer :
« Le traitement inhumain, ça fait longtemps qu’il est là. Il y a là des générations d’abandon des gens. Ils sont de bien plus loin que de Remblay ou d’Argenteuil ! Mais l’appel est gagnable. Il faut un outil pratique, une sorte de « main courante » de faits au quotidien, datés, minutés, identifiés, témoignés, numérotés, poinçonnés, signés. Restituer le présent des gens, c’est donner sens à ce qu’ils vivent, rétablir leur humanité. Pour ton travail à toi, ce qui compte, c’est l’accord des familles, un sacrement de confirmation de ton écrit par les gens autour du feu. »

Je n’ai jamais vu de trace de feu au Bois de l’Epine. C’est vrai que je n’y suis jamais allé la nuit, non par crainte si ce n’est celle de m’immiscer dans la vie privée des personnes.
Mais, avec ou sans feu, Henri, je sais que tu vois juste.


© Jean-Michel Defromont - Le 16 juin 2010
Photo A.t.d. Quart Monde